Introduction

macina

À la lumière de ce qui précède, il est évident que le statut théologique et dogmatique de la croyance en un Règne du Christ sur la terre, n’est pas près d’être débloqué. J’estime, pour ma part, qu’il mérite au moins d’être débattu, ne serait-ce qu’à des fins de clarification. Je n’ai, bien entendu aucun titre à le faire, dépourvu que je suis de ministère ou de mandat ecclésial. C’est dire qu’il peut sembler qu’il s’agisse d’une action vouée à l’échec. Si je l’entreprends cependant, c’est que j’ai l’exemple de cohortes de témoins qui, au fil des siècles, se sont crus poussés par l’Esprit à exprimer leur désaccord avec les hautes instances religieuses de leur temps. Le plus souvent, ils ont été brisés par l’énorme machine dont les commandes sont, de génération en génération, aux mains d’un groupe restreint de clercs et de théologiens zélés en charge de «garder le dépôt», ou qui contribuent à cette fonction par leurs recherches et leurs travaux.

Je suis donc conscient du caractère dérisoire de mon regret, exprimé dans ce livre, pour la mise en garde que, pour des raisons évidemment prudentielles, le Magistère de l’Église catholique a cru devoir publier officiellement, en 1942, à l’encontre de cette doctrine patristique. J’en ai parlé plus haut[1], je n’y reviendrai donc pas ici. L’expérience a montré que cette décision a eu pour effet – certes involontaire, mais indéniable – de détourner des théologiens du trésor de l’enseignement d’Irénée de Lyon concernant l’avènement du Royaume millénaire du Christ sur la terre avant la fin de toutes choses.

Après avoir écrit ce qui précède m’est revenue en mémoire la sage réflexion de Newman – mieux inspiré en cette matière que lorsqu’il spéculait sur la future adhésion du peuple juif à l’Antéchrist, comme je l’ai exposé plus haut :

En lisant l’histoire ecclésiastique alors que j’étais encore anglican, il m’avait bien fallu me rendre à l’évidence, que l’erreur initiale d’où naissait l’hérésie, était de promouvoir avec insistance certaines vérités, malgré les défenses de l’autorité, et hors de saison. Il y a un temps pour chaque chose ; plus d’un homme désire la réforme d’un abus, l’approfondissement d’une doctrine, ou l’adoption d’une discipline spéciale ; mais cet homme oublie de se demander si le temps est venu pour cela. Sachant que personne d’autre que lui ne s’occupera d’accomplir cette réforme, sa vie durant, cet homme, sans écouter l’avis des voix autorisées, n’hésite pas à le faire. Il gâche ainsi en son siècle, une œuvre utile qui aurait pu être entreprise et menée heureusement à bien, au siècle suivant, par quelqu’un d’autre qui, peut-être, n’est pas encore né[2].

Et je me suis demandé si je ne tombais pas moi-même sous le coup de cette mise en garde. À tort ou à raison, je ne pense pas que ce soit le cas, même si l’on peut m’appliquer la formule «plus d’un homme désire […] l’approfondissement d’une doctrine». C’est qu’il y a une grande différence entre la démarche arrogante de celui qui choisit[3], parmi les vérités de la foi et des Écritures, celles auxquelles il reproche à l’autorité religieuse de contrevenir, et la mienne, telle qu’elle s’exprime dans mes écrits, dont le but est beaucoup plus modeste.

Sans entrer dans les détails complexes de l’exercice de l’autorité doctrinale par l’Église catholique (qui est ma référence implicite ici)[4], je précise que j’entends me limiter, dans ce livre comme dans mes autres écrits afférents à cette problématique, à un exposé de la doctrine de certains Pères des premiers siècles concernant l’avènement futur d’un Royaume du Christ sur la terre, et non me lancer dans une campagne de critique et de réfutation de l’attitude du Magistère en cette matière. Mon but est d’exposer de quoi il retourne exactement, et de démontrer l’orthodoxie de cette doctrine. Je ne cache pas la très grande affinité qui est la mienne avec la cause que je défends, ni mon désir ardent que les hauts responsables religieux de l’Église d’aujourd’hui, et en particulier son pontife, reconsidèrent la position prudentielle que l’autorité doctrinale de l’époque a cru bon d’adopter en l’espèce d’une mise en garde sévère – exempte, toutefois, de condamnation –, dont j’ai exposé plus haut la genèse et le résultat, et dont je me limite ici à citer le verdict :

[Concernant le] système du millénarisme mitigé, qui enseigne que le Christ Seigneur, avant le jugement final, viendra de façon visible sur cette terre pour régner, la résurrection d’un bon nombre de justes ayant eu lieu ou non, […] les Éminentissimes et Révérendissimes Seigneurs Cardinaux préposés à la garde de la foi et des mœurs, après qu’eut eu lieu le vote des Révérendissimes Consulteurs, ont décrété qu’il fallait répondre que le système du millénarisme mitigé ne peut être enseigné sans danger (tuto doceri non posse).

Comme je l’ai déjà souligné à plusieurs reprises dans mes écrits, cette croyance d’un certain nombre de Pères –  plus nombreux qu’on ne l’admet généralement – n’a jamais été décrétée hérétique, ni même condamnée par un concile œcuménique, comme l’affirment presque tous les spécialistes qui ont repris de leurs devanciers, sans distance critique, cette affirmation, jamais démontrée de manière convaincante, et que ne corrobore aucune source primaire[5].


  1. Voir, ci-dessus : La doctrine d'un royaume millénaire du Christ sur terre est-elle orthodoxe ?
  2. John Henry Newman, Apologia pro vita sua, cité d’après Textes Newmaniens publiés par L. Bouyer et M. Nédoncelle, Desclée de Brouwer, T. V. 1967, p. 438. Les italiques sont miens.
  3. C’est, comme le savent les spécialistes, le sens de l’adjectif «hérétique», du grec hairetikos, dont nous avons une attestation en Tt 3, 10, que la Bible de Jérusalem traduit ainsi : «Quant à l'homme de parti, après un premier et un second avertissement, romps avec lui.»
  4. J’en ai traité, il y a quelque vingt-cinq ans, dans deux articles de vulgarisation : M. R. Macina, «Magistère ordinaire et désaccord responsable : scandale ou signe de l’Esprit ? Jalons pour un dialogue», dans la revue protestante (qui a cessé de paraître) Ad Veritatem, n° 19, Bruxelles, juil.-sept. 1988, p. 26-48 ; et «Autorité et sensus fidelium. Vers la perception d'un Magistère comme lieu privilégié d'expression de la conscience de l'Église», Ibid., n° 20, octobre-décembre 1988, p. 26-52.
  5. Voir, en Annexes, les articles fouillés de Francis X. Gumerlock, «Le Chiliasme a-t-il été condamné à Constantinople ?», et Michael J. Svigel, «L’hérésie fantôme : Le Concile d’Ephèse (431) a-t-il condamné le Millénarisme?».

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